Ses yeux

Publié le par hibou

L’argile s’agglomère peu à peu sous ses doigts. Du sol de poussière, humide de son sang, se forme  lentement un corps de boue. Le sien s’affaisse sous l’effort et roule à terre, ses lèvres touchent alors son œuvre. La grossière poupée à la tête creuse s’emplit du son de sa voix. Sa face lisse se ride, ses membres s’affirment, elle s’appuie dessus pour se dresser hors de sa couche.

 

Debout elle tâte doucement le tas de chair qui la jouxte maintenant trépassé, elle en tire délicatement les yeux, les extirpant de leurs orbites. Elle les appuie alors sur sa face jusqu’à les faire disparaître sous sa surface, où ils reviennent éclore. Elle voit.

  

Attirée par les rayons de la lune finissante, ses pas l’éloignent de la carcasse maternelle. Le petit être de boue s’enfonce dans le bois, l’humus crisse sous ses pieds d’argile. Une feuille humide vient se coller sur son crâne, lors qu’il traverse les taillis. Le soleil est haut lorsqu’il sort du bois, griffé de part en part.

 

Chauffé par l’astre du jour, son corps durcit, ses rides se fissurent. Sur le bitume ses pas se font plus raides, il chaloupe. Le souffle d’un camion manque de le renverser dans le fossé. Il continue longeant les champs. Le ciel se couvre, obscurcissant la route. Les phares s’allument, la créature avance. Elle gagne la ville, avant la pluie.

 

Sous la bruine, elle escalade le beffroi. Son corps suintant s’étale peu à peu sur les briques rouges. Elle atteint le sommet, enfonce ses bras dans sa tête. Elle la déchire en deux et laisse sortir la voix. Le cri sonne et résonne dans le vacarme puis meurt. Un frisson heurte quelques oreilles, une feuille s’envole, il reste un peu de terre dans la gouttière.

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Publié dans Première Fraîcheur

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